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Obama et la question raciale

22/03/2008 |

 

Flickr 

"Que Dieu maudisse l’Amérique" 

Les chaines de télévision américaines passent et repassent les images des prêches enflammés de Jeremiah Wright. Le pasteur Wright est un pasteur, adepte de la "théologie de la libération noire", qui fustige le "terrorisme" de l’Amérique blanche, voue aux gémonies cette Amérique qui traite une partie de ses compatriotes en "sous-hommes" et qui accuse le gouvernement américain d’avoir propagé le virus du sida… Un pasteur qui conclut parfois ses prêches par la formule choc: "Que Dieu maudisse l’Amérique!".

Jeremiah Wright est aussi le pasteur de l’église de Barack Obama. Un proche de la famille; certains disent "un père spirituel". Il l’a marié, a baptisé ses filles. Cette semaine, Obama s’est démarqué de manière claire des dérapages de son ami; mais ne l’a pas pour autant renié.

Son discours, condamnation de toutes les formes de racisme et appel à dépasser ces clivages, risque de ne pas faire le poids face au matraquage médiatique sur cette affaire. D’ores et déjà, Barack Obama est en baisse dans les sondages. Coup dur. Coup d’arrêt?

Mais finalement, pour Barack Obama, il est sans-doute préférable que cette polémique ait lieu maitnenant et pas dans la dernière ligne droite face à John McCain. A condition toutefois de ne pas s’effondrer avant la convention pour l’investiture démocrate…

Obama et la conquête du "vote noir" 

Métis, Obama a tout fait pour se faire accepter de la communauté noire "malgré" son éducation blanche. Il y a six mois encore, les African-americans disaient de lui qu’il n’était "pas assez noir". N’étant pas descendant d’esclave (mais d’un immigrant africain), ils jugeaient souvent qu’il ne pouvait pas les représenter. Beaucoup lui préféraient Hillary et clamaient que Bill Clinton avait été "le premier président noir des Etats-Unis".

Si aujourd’hui Obama apparait en mesure de remporter la primaire démocrate, c’est aussi parce qu’il a réussi à s’assurer le vote noir et, ainsi, à étendre son audience (limitée dans un premier temps aux jeunes blancs, éduqués, à la "génération internet" pour simplifier).

Car Barack Obama a tout mis en oeuvre pour gagner cet électorat. Tout d’abord, en s’assurant le soutien de personalités influentes dans la communauté africaine-américaine. On pense bien entendu au soutien des figures historiques de la lutte pour les droits civiques comme le révérend Jesse Jackson. Mais il ne faut pas négliger l’impact de l’engagement pro-Obama de personalités plus "people", telle Oprah Winfrey par exemple.

Paradoxalement, Obama a été aidé dans sa stratégie de conquête du vote noir par Hillary Clinton elle-même: ses déclarations visant à relativier l’influence de Martin Luther King dans la lutte pour les droits civiques ont choqué l’Amérique noire (mais pas seulement elle). Bill Clinton, qui aura été le premier à mettre en avant le problème de la question raciale en réduisant la victoire de Obama en Caroline du Sud à un vote communautariste,  a fini de sceller l’alliance entre Obama et les noirs américains. 

Accessoirement, c’est l’image de l’ancien président qui en a pris un coup. Bill Clinton avait laissé une image extraordinairement positive de sa présidence. C’est fini. C’est Obama qu’on attaque, mais c’est Clinton qu’on enterre.

Sur le terrain, les supporters de Obama ont cherché des relais pour convaincre la communauté noire. Ainsi, la conversion rapide des "Blacks" à la candidature Obama s’est faite aussi par la mobilisation de l’ensemble des organisations noires du pays: associations pour les droits civiques, mouvements d’aide sociale, associations de quartier…  mais aussi par l’engagement des églises noires et de leurs pasteurs. Le discours du révérend Wright n’est sans-doute pas isolé. Les prêches religieux pro-Obama n’ont sans doute pas été partout aussi caricaturaux et virulents; mais les églises noires ont bien joué un rôle dans le ralliement de l’électorat noir à la candidature du sénateur de l’Illinois.

 

Une image brouillée 

Car l’objectif était alors de "noircir" Obama auprès de la communauté africaine-américaine; alors même que, simultanément, Obama tenait des discours publics appelant à l’unité du pays et au dépassement des vieux clivages. La polémique actuelle vient également du télescopage entre ces deux discours: le discours officiel, politiquement correct du candidat et le discours beaucoup moins consensuel de ses supporters. Le doute s’installe: qui est vraiment Barack Obama?

Obama, jusqu’à présent, apparaissait comme un être sorti de nulle part. Ni noir ni blanc. Ni métis d’ailleurs. Un être éthéré prêchant pour une Amérique réunifiée. Une Amérique idéalisée. Assez éloignée de la réalité du pays. Obama, jusqu’à la semaine dernière, c’était aussi un beau produit marketing. Des discours hypnotiques. Un joli logo. On retenait de lui la volonté de changement et le volontarisme ("Yes, we can!"); un message d’"espérance"… sans bien savoir ce qu’il comptait faire une fois élu. Comme si l’important c’était l’élection d’Obama en elle-même, perçue comme un acte de rédemption de l’Amérique; et non pas la présidence de Obama et ce qu’il compte faire de l’Amérique ou pour l’Amérique…

Pour sortir de ce mauvais pas, Obama va devoir ré-orienter le débat, paler de ses projets, faire des propositions concrètes. Mettre en avant sa stratégie de sortie de la guerre en Iraq. S’attaquer à un John McCain dont le discours se droitise jour après jour. Sortir du débat stérile avec sa concurrente démocrate. En tout cas, il ne peut plus compter uniquement sur son charisme. 

 

La dernière chance de Hillary Clinton

Reste à savoir si Hillary Clinton cherchera à pousser son avantage et utilisera l’argument racial pour faire la différence. En fait, il semble évident qu’elle cherchera à profiter du mauvais pas de son adversaire car c’est sa dernière chance de gagner la primaire démocrate.

Ainsi, lorsqu’elle remercie Obama "d’avoir clarifié les choses", elle conforte l’idée qu’il y avait quelque chose à clarifier. Son jeu consistera donc à faire durer le plus longtemps possible une polémique qui désavantage son adversaire, tout en faisant attention à ne pas apparaître comme raciste. Affirmer que l’on n’a pas de leçons d’anti-racisme à recevoir, c’est aussi continuer à alimenter la polémique.

Mais Hillary Clinton joue gros: son acharnement à rester en course risque de lui faire perdre toute crédibilité auprès de l’électorat démocrate. Si elle devait aujourd’hui l’emporter face à Barack Obama, John McCain serait vraisemblablement élu, Hillary se trouvant alors dans l’impossibilité de mobiliser l’ensemble de son camp. Elle risque aussi de s’aliéner ses soutiens les plus naturels…

Ainsi, Bill Richardson, le gouverneur démocrate du Nouveau-Mexique vient d’apporter son soutien à Barack Obama. Richardson est un des plus éminents représentants de la New Democratic Coalition, le courant clintonien au sein du Parti Démocrate.  Seul gouverneur d’origine hispanique, il explique son choix en faisant référence au discours de Barack Obama et à cette volonté de dépasser le problème racial. Et il conlut son discours en faisant un appel implicite à un retrait de la candidature de Hillary Clinton.

Pour l’emporter, Barack Obama devra non seulement dépasser cette polémique mais aussi convaincre les cols-bleux démocrates. En 1980 et 1984, cet électorat avait déjà fait défaut aux démocrates et s’était porté massivement sur le candidat Ronald Reagan. Un soutien de John Edwards dans les semaines à venir serait sans doute un élément-clé dans la course à l’investiture.  

Certes, la polémique sur les discours du révérend Wright met Obama face aux contradictions de sa campagne. Mais elle est peut-être finalement salutaire. Obama n’est pas un saint. Ce n’est pas non plus le messie. C’est un Américain. Un Américain comme les autres, pétri de contradictions.

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Photo: art crime sur Flickr 

 



2 Commentaires »

  1. Gravatar Image

    Ecrit le 23/03/2008 @ 3:41 par Citoyen:

    Je partage complètement ta conclusion Obama est un homme comme un autre, mais au-delà du fond de ton article très judicieux, ne faut-il pas retenir que cette Amérique, que nous français on fustige trop facilement, soit capable de proposer comme candidats à l’investiture démocrate une femme et un noir alors que la France apparait de plus en plus conservatrice ?

  2. Gravatar Image

    Ecrit le 23/03/2008 @ 4:01 par Didier B:

    “Un Américain comme les autres, pétri de contradictions.”

    Et surtout un homme politique qui, s’il veut être élu, doit ratisser le plus largement possible. Or, le réduire à un candidat “noir” ferait de lui un bien mauvais rassembleur.
    Ceci dit, il faut attendre encore les primaires suivantes avant de savoir si cette affaire avec le pasteur Wright à nuit à Obama.

    Décidément, les étasuniens n’en finissent pas de me fasciner.

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